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Récit · Histoire et patrimoine

Les sorcières du Valais : quand la peur condamnait des centaines de personnes

Le Valais a été l'un des premiers foyers des chasses aux sorcières en Europe. Dès 1428, des hommes et des femmes sont accusés de pactiser avec le diable, jugés et parfois condamnés au bûcher. Des vallées d'Anniviers à Conches, en passant par Sion et le val de Bagnes, cette persécution traverse près de trois siècles. Derrière les légendes se cache une réalité bien plus troublante : celle d'une justice organisée, de dénonciations entre voisins et de vies brisées.

8 min de lecture4 novembre 2026

1428 : le Valais au début des grandes chasses aux sorcières

Au début du XVe siècle, le Valais devient l'un des premiers territoires européens à connaître une chasse aux sorciers et aux sorcières de grande ampleur.

En 1428, une vague de persécutions éclate dans le diocèse de Sion. Elle se poursuit pendant plusieurs années, jusqu'en 1436 environ.

Le chroniqueur lucernois Hans Fründ décrit ces événements dans un récit consacré aux poursuites menées en Valais. Il rapporte des accusations particulièrement inquiétantes pour l'époque : des réunions secrètes, des pactes avec le diable, des déplacements nocturnes dans les airs et des maléfices destinés à détruire les récoltes ou à faire périr les animaux.

Ces récits contribuent à diffuser une nouvelle représentation de la sorcellerie : celle d'une prétendue communauté organisée autour du diable, menaçant l'ordre religieux et social.

Le phénomène est suffisamment important pour faire du Valais l'un des territoires précurseurs des grandes persécutions européennes.

Des vallées valaisannes au cœur des persécutions

Les accusations ne se concentrent pas dans un seul village.

Le Val d'Anniviers constitue l'un des premiers foyers importants de la répression. Sion, siège du pouvoir épiscopal, joue un rôle central dans le fonctionnement politique et judiciaire. D'autres régions, comme le Val d'Hérens, le Val de Conches et le Val de Bagnes, sont également touchées au fil des décennies.

Les recherches de l'historienne Chantal Ammann-Doubliez ont permis de retrouver les traces d'environ 200 personnes inquiétées, poursuivies ou contraintes de fuir au XVe siècle dans le diocèse de Sion.

Ce chiffre repose sur les documents conservés et ne représente probablement qu'une partie des personnes concernées.

Contrairement à une idée répandue, les premières chasses ne visent pas exclusivement les femmes. Les hommes sont également nombreux parmi les accusés, parfois même des notables et des personnes instruites.

Qui étaient les personnes accusées ?

Les victimes n'étaient pas les personnages mystérieux des contes et des légendes.

C'étaient des habitants ordinaires : artisans, paysans, notables, femmes seules ou membres de familles connues dans leur communauté.

Certaines accusations reposaient sur des conflits personnels, des réputations défavorables ou des comportements considérés comme suspects.

Les documents judiciaires montrent aussi comment les rumeurs pouvaient se transformer en accusations officielles.

Un voisin dénonçait une personne. Son nom réapparaissait ensuite dans les interrogatoires d'autres suspects. Les soupçons s'accumulaient et pouvaient entraîner de nouvelles arrestations.

La peur devenait ainsi un mécanisme de propagation des persécutions.

Une justice organisée autour de la torture

Les chasses aux sorcières ne relevaient pas uniquement de croyances populaires.

En Valais, les autorités laïques jouaient un rôle déterminant dans les poursuites. Seigneurs locaux, représentants du pouvoir épiscopal et autorités des communautés rurales participaient à la répression.

Les procès suivaient une procédure judiciaire structurée : - Une personne était dénoncée ou accusée. - Des témoins étaient interrogés. - Le suspect était arrêté et soumis à des interrogatoires. - La torture pouvait être utilisée pour obtenir des aveux. - Les déclarations permettaient parfois d'accuser d'autres personnes. - Le tribunal prononçait une sentence.

Les aveux obtenus sous la torture pouvaient contenir des récits extraordinaires : réunions nocturnes, vols dans les airs, pactes diaboliques ou destructions de récoltes.

Il faut les comprendre pour ce qu'ils sont : des témoignages produits dans un contexte de contrainte extrême, et non des preuves de pratiques réelles.

Les procès permettaient ainsi de transformer les soupçons individuels en accusations collectives.

1466-1467 : la vallée de Conches et les bûchers d'Ernen

Quelques décennies après les premières grandes persécutions, une nouvelle vague frappe la vallée de Conches.

Dans les années 1460, plusieurs personnes sont poursuivies pour sorcellerie. Au moins une dizaine d'entre elles sont brûlées à Ernen.

Les Archives de l'État du Valais conservent quatre dossiers judiciaires particulièrement précieux, concernant deux hommes et deux femmes originaires du comté de Biel.

Parmi les personnes accusées figurent notamment un cordonnier, un tailleur, une mère et sa fille.

Ces documents permettent aujourd'hui aux historiens de comprendre précisément comment fonctionnaient les procès, comment les témoignages étaient recueillis et comment les accusations se construisaient.

Ils révèlent aussi le rôle de la torture et des dénonciations successives dans l'obtention des condamnations.

Françoise Bonvin : une femme prise dans l'engrenage judiciaire

En janvier 1467, une femme du nom de Françoise Bonvin est accusée de sorcellerie.

Veuve aisée, elle vit à Chermignon avec sa fille et deux serviteurs. Elle est connue dans la région et a même travaillé auparavant au service du bailli du Valais.

Son nom apparaît dans les déclarations de plusieurs personnes interrogées lors de procès pour sorcellerie.

Cela suffit à motiver son arrestation.

Un document conservé aux Archives de l'État du Valais témoigne de cette affaire. Il contient notamment les accusations formulées contre elle par Pierre Chedal, de Diogne, dans la paroisse de Lens.

Les déclarations sont particulièrement spectaculaires : réunions secrètes, tempêtes provoquées dans les vignes de Sierre et de Corin, destructions de maisons et pratiques attribuées au diable.

Françoise Bonvin échappe une première fois au bûcher.

Son histoire est remarquable parce qu'elle montre comment une personne connue et relativement aisée pouvait être entraînée dans une procédure judiciaire à partir de témoignages et de dénonciations.

Elle rappelle aussi que les accusations ne concernaient pas uniquement les personnes pauvres ou marginalisées.

1481 : deux notaires du Val d'Anniviers condamnés au bûcher

L'histoire des persécutions valaisannes réserve un autre épisode particulièrement troublant.

En 1481, Pierre de Torrenté et son fils Nycollin, deux notaires originaires du Val d'Anniviers, sont exécutés pour sorcellerie.

Pierre est un homme instruit et un notable de la région. Son statut social ne le protège pourtant pas des accusations.

Après leur condamnation, leurs descendants tentent de faire reconnaître l'injustice de leur sort auprès des autorités ecclésiastiques, jusqu'à adresser une supplique au pape.

Ils contestent notamment la validité des accusations et mettent en cause les intérêts du pouvoir local dans cette affaire, notamment autour des biens confisqués.

L'historienne Chantal Ammann-Doubliez a étudié cette affaire à partir des documents d'archives.

Un détail est particulièrement frappant : certains documents historiques présentent des noms grattés ou rendus illisibles, notamment ceux de Pierre et Nycollin de Torrenté.

Leur histoire illustre à quel point les procès de sorcellerie pouvaient aussi s'inscrire dans des rapports de pouvoir et des conflits d'intérêts.

1730 : les derniers bûchers de Sembrancher

Les persécutions ne disparaissent pas avec la fin du Moyen Âge.

Dans le Bas-Valais, les dernières exécutions pour sorcellerie généralement recensées remontent à 1730.

À Sembrancher, Pierre Terrettaz et Pétronille du Six sont livrés aux flammes. Ces exécutions marquent la fin d'une longue période de répression judiciaire dans la région.

Mais les accusations ne cessent pas immédiatement.

En 1733, Marie Étiennette Casuit, également connue sous le nom de Caseux, une femme originaire des hauts de Fully, est accusée de sorcellerie.

Elle subit la question, c'est-à-dire la torture judiciaire, mais ne reconnaît pas les faits qui lui sont reprochés.

Le 11 février 1733, elle est finalement libérée.

Son affaire est considérée comme l'un des derniers procès connus pour sorcellerie en Valais.

Une page sombre de l'histoire valaisanne

Pendant près de trois siècles, les accusations et les procès pour sorcellerie ont profondément marqué les communautés valaisannes.

Des hommes et des femmes ont été dénoncés, interrogés sous la torture, condamnés et exécutés. Certains ont perdu leurs biens, d'autres leur réputation et parfois toute possibilité de défendre leur innocence.

Le Valais occupe une place particulière dans cette histoire européenne : les premières grandes persécutions y apparaissent très tôt, dès 1428, et les archives conservées permettent aujourd'hui d'en reconstituer les mécanismes.

Derrière les récits de diables, de sabbats et de maléfices, il y a surtout une histoire humaine : celle de sociétés confrontées à la peur, aux crises et aux conflits, dans lesquelles les institutions judiciaires ont parfois transformé les soupçons en condamnations.

Les sorcières du Valais n'appartiennent pas aux légendes. Ce sont des femmes et des hommes qui ont réellement vécu dans nos villages et nos vallées. Leur histoire fait partie de notre mémoire collective.

Sources et pour aller plus loin

Archives et sources historiques - Archives de l'État du Valais – Exposition virtuelle : Procès de sorcellerie - Archives de l'État du Valais – Chantal Ammann-Doubliez, Procès de sorcellerie dans la vallée de Conches (1466-1467) et chasses aux sorciers et sorcières en Valais au XVe siècle, Cahiers de Vallesia 32, Sion, 2020. - Chantal Ammann-Doubliez, Les chasses aux sorciers en Valais au Bas Moyen Âge : deux sorciers du val d'Anniviers à la fin du XVe siècle, Annales valaisannes, 2003, p. 129-147.

Études historiques - Martine Ostorero, Agostino Paravicini Bagliani et Kathrin Utz Tremp, L'imaginaire du sabbat. Édition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.), Cahiers lausannois d'histoire médiévale, 1999. - Pierrette Paravy, La sorcellerie, une spécialité montagnarde ? Le cas du monde alpin occidental, Heresis, 2003.

Autres ressources - Résonances – Ressources : article sur la sorcellerie en Valais - Stéphane Abbet, Un des derniers procès en sorcellerie en Valais : le cas de Marie Étiennette Casuit du Planuit à Fully, Annales valaisannes, 2009. - Le Nouvelliste – 1730 : nos derniers condamnés pour sorcellerie, étranglés et brûlés à Sembrancher

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